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October 11 L’enfant que les sirènes aimaientL’enfant que les sirènes aimaient
Les anciens le savaient, les sirènes vivaient au fond du lac. Plusieurs fois dans le passé, ils en avaient vues. Jamais de face. Par temps calme, les après midi, elles traversaient d’une rive à l’autre et lorsqu’il arrivait qu’elles passent près d’une pirogue, on distinguait dans l’eau leur longue chevelure noire sur la peau cuivrée. On ne les voyait que de dos et, quand elles nageaient, le visage était toujours tourné vers le fond du lac. Les jeunes ne croyaient en rien. Des sirènes. Balivernes de vieilles sorcières qui voulaient leur faire peur et entretenaient des rites d’un autre temps. C’est vrai qu’au moins une fois l’an, certaines femmes initiées pratiquaient une sorte de rituel au débarcadère du village sur le bord du lac. Tous les habitants du village étaient tenus d’y assister, la survie de chacun en dépendant. Les femmes préparaient un mélange d’un certain nombre d’ingrédients où le tabac abondait et, au son du tam-tam et après les incantations rituelles, les donnaient en offrande aux sirènes du lac. De cette manière, la cohabitation pacifique entre les hommes et ces êtres de l’eau allait se poursuivre ; les habitants du village étaient protégés de certains maléfices et maladies et l’abondance viendraient toujours de l’eau. Les jeunes assistaient à la cérémonie, mais n’y croyaient pas. Quoique… Eyaré était une jeune adolescente de 13 ans qui prenait très au sérieux ces évènements. Lorsque le soir, autour du feu, une vieille réunissait les enfants pour leur conter les histoires de sirènes, elle écoutait attentivement, ne se moquait pas, ne raillait point. Et quand elle allait se coucher, elle y pensait encore. Eyaré se sentait attirée par ces êtres et aurait bien aimé en voir. Mais voilà : d’après les anciens, voir de face une sirène c’était disparaitre à jamais et devenir sirène à son tour. Pourquoi pas, se disait-elle. Nager dans les eaux du lac à longueur de journée, côtoyer les grands poissons et devenir le fantasme des humains ! Elle se sentait suffisamment belle pour rivaliser avec elles, son corps était fin, ses hanches biens dessinées et ses jambes semblaient sculptées dans l’atelier de Maitre Obaka. La seule chose qu’elle envisageait avec un peu de peur, c’est lorsqu’elles lui tordraient le nez. Car tout le monde le sait, les sirènes ont le nez en trompette. Et quand elles t’adoptent, elles te cassent le nez. Ce qu’Eyaré ignorait, c’est que les sirènes l’avaient déjà remarquée lorsqu’elle venait puiser de l’eau, elles l’aimaient et elles voulaient l’intégrer à leur famille. Un soir, alors que la nuit tombait, sa mère l’envoya chercher un peu d’eau. Et elle n’en revint pas. Tout le village en alerte chercha la jeune fille. Le seau était bien là au bord de l’eau, mais point d’Eyaré. Et avec la nuit si vite arrivée on n’y voyait pas grand-chose. Après quelques heures de vaines recherches, on dût se rendre à l’évidence, la jeune fille s’était noyée et avait été entrainée par le courant de fond du lac. Le lendemain matin, sans doute, on retrouverait le corps quelque part sur la berge car ce lac ne gardait aucune souillure en son sein et rejetait aussitôt toute forme de cadavre. Et le village organisa la première veillée funèbre, dans la désolation et les pleurs. Le lendemain matin, on organisa de nouveau les recherches le long des rives du lac, mais on ne trouva pas le corps de la jeune fille. C’est alors qu’une idée germa dans la tête d’une des anciennes : « Et si Eyaré avait été enlevée par les sirènes » ? Ça paraissait invraisemblable et ça ne s’était plus produit depuis trois générations. Même s’ils n’y croyaient pas, les enfants étaient instruits très tôt des comportements à avoir si un tel évènement se produisait et comme Eyaré ne prenait pas à la légère ces histoires, on osait croire à une issue heureuse. Tout en organisant la période de deuil, on gardait un peu d’espoir de revoir la jeune fille. La veille au soir. Eyaré descendit chercher de l’eau du lac, à la demande de sa mère. Il commençait à peine à faire nuit. Au débarcadère elle vit flotter, à quelques mètres à peine du rivage, une belle pagaie rouge. Déposant son seau elle s’engagea dans l’eau. La pente de la berge était douce et elle souleva à peine son pagne quand elle avançait. Elle avait l’eau à mi-cuisse quand deux mains la prirent par les chevilles et l’entrainèrent au fond de l’eau vers le large. Elle n’avait pas eu le temps de crier et personne ne s’était aperçu de rien. Elle perdit rapidement connaissance. Quand elle retrouva ses esprits, elle était assise sur un petit rocher au milieu de la place d’un village. Tout le village était immergé dans l’eau. Des cases, aux murs d’eau entouraient cette place et devant la porte de chacune d’elles, les sirènes étaient assises devant leurs portes faites d’eau aussi, et lui tournaient le dos. Elles n’en voyaient que les cheveux et le bas du dos. Elle respirait normalement dans cet univers d’eau. C’est alors qu’elle se souvint des histoires que racontait sa grand’mère et que beaucoup prenaient pour des légendes. Quelle dommage qu’elle pût voir le visage de ces êtres auxquels elle avait tant pensé. Les sirènes se déplaçaient avec légèreté en battant leur queue de poisson ; elles tournaient autour d’elle, échangeant des mots qu’elle ne comprenait pas. L’une d’elle s’arrêta devant elle (de dos) et lui dit dans sa propre langue : - Bienvenue chez toi Areya. C’est ton nom dans notre peuple. Tu es une des nôtres et tu le sais et, maintenant, tu vas vivre avec nous. Tu es née de l’autre côté de l’eau par erreur mais une partie de toi se trouve toujours ici. Eyaré se souvint des sentiments étranges qui l’envahissaient chaque fois qu’on parlait de sirènes et se sentit proche de ces gens de l’eau. Pourtant, elle se rendit compte que son côté humain avait une force plus grande et le désir de retrouver ses parents s’imposa en elle. - Je vous aime beaucoup dit elle, je suis heureux de vous avoir rencontrées, mais je veux repartir là où je vis. Dorénavant, vous pourrez compter sur moi pour préserver votre milieu et aider à vous préparer les meilleures offrandes. - Comme tu voudras, Areya. Nous étions toutes prêtes pour t’accueillir ici. Quel dommage que tu veuilles repartir ! Avant de t’en aller cependant, tu vas manger ce que nous avons préparé pour toi, pour ta fête. C’était le piège. Eyaré le savait. Si elle prenait une seule bouchée de cette nourriture, toutes les sirènes allaient se retourner face à elle et aussitôt son corps se transformerait pour leur ressembler. On lui tordrait le nez et plus jamais elle ne repartirait. - Je ne veux pas manger, répondit-elle. - Ne nous fais pas cette offense, mange un peu et nous te ramenons. - Je ne veux pas manger. Il fallait résister, toujours. Les vieilles initiées lui avaient appris que les sirènes ne laisseraient personne mourir de faim dans leur village, elles qui détestent les cadavres. Elle résista donc longtemps, mais il n’y avait là, ni jour ni nuit et elle ne savait donc pas combien de temps. Après ce long temps, une des sirènes s’approcha d’elle et lui dit : - Je te ramène chez toi Areya, mais je suis obligé de te couper la parole afin que tu ne nous racontes pas chez les humains. Elle la prit par la main et lui mit dans l’autre main un petit caillou jaune d’or. Elle se propulsa dans l’eau et déposa Eyaré au débarcadère de son village puis, d’un saut acrobatique, replongea vers les profondeurs. Le jour se levait au dessus du village et Eyaré, dans le mouvement plein de grâce de la sirène qui replongeait, crut voir un visage d’une beauté éblouissante au centre duquel un petit nez en trompette trônait majestueusement. « C’est impossible, se dit-elle, nul ne peut voir leur visage et vivre chez les hommes, à moins d’être des leurs. Epilogue. Dans le village, on terminait la cinquième nuit de deuil. C’est au cours de cette cinquième nuit que l’âme du mort quittait définitivement le corps devenu inutile du fait de la mort. A cinq heures trente du matin, les femmes vinrent au débarcadère pour les dernières ablutions rituelles de la période de deuil et elles virent, assises à même le sable et les pieds dans l’eau, une jeune fille qui regardait fixement le large. - Eyaré est vivante, Eyaré n’est pas morte crièrent-elles. La clameur s’amplifia et tout le village se retrouva là autour de la jeune fille. On essaya de lui parler, mais elle regardait fixement le large et ne disait rien. Les signes étaient clairs. Elle avait été enlevée par les sirènes et il faut la désenvouter au plus vite, avant la tombée de la nuit, sinon elle resterait ainsi pour le restant de ces jours. On chargea un groupe d’hommes d’aller dans un village situé à quelques kilomètres, pour aller chercher la grande prêtresse du culte des sirènes. Ils revinrent vers seize heures. Une petite case en écorce d’arbres avait été entre-temps, construite sur la place du village et recouverte de paille de palmiers. La prêtresse et quelques initiées s’y enfermèrent avec Eyaré et exécutèrent à l’abri des profanes un rituel compliqué et secret. On entendait à l’extérieur, ou tout le village était groupé, que le roulement du tam-tam et des chants qui résonnaient comme le clapotis d’une grosse pluie sur le lac. Les femmes sortirent enfin de la case, y laissant Eyaré seule, face à une grosse marmite en fonte dans laquelle avaient été déposées des graines de concombres. Un grand feu brulait sous la marmite. Eyaré regardait le feu et la marmite. Les graines commencèrent à griller sous l’effet de la chaleur et a crépiter bruyamment. Et brusquement, la jeune fille cria : - Revenez vite, le concombre est en train de bruler sur le feu. Une grande clameur de joie monta aussitôt du village alors que le soleil se couchait. Eyaré était revenue pour de bon, et elle parlait. Elle ne raconta jamais ce qu’elle avait vu et vécu dans l’eau pendant cinq jours. Son gout pour l’eau des lacs, fleuves et rivières devint plus prononcé. Elle prenait souvent la pirogue pour faire de longues promenades au fil de l’eau et, plus tard, elle devint une des grandes prêtresses du culte des sirènes et sa pratique rituellique fut la meilleure qu’on eût jamais rencontrée. Elle était une d'elles.
Libreville, le 11 octobre 2009 à 17h40. Avant la tombée de la nuit. Comments (18)
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